Pédagogie

Le projet au coeur de l'action sociale

Par Jacques Garçiaz, éducateur spécialisé, ancien responsable d’un foyer d’ESAT, président d’honneur d’Handi-cheval

La culture du projet traverse depuis de nombreuses années notre système éducatif et social. Proposer une activité avec le cheval qu’elle soit éducative, de loisir ou thérapeutique nécessite une démarche difficile qui demande une préparation indispensable. Mais je suis convaincu que le projet collectif ou individuel qui met en jeu les interactions humaines et animales (le cheval) est d’une grande richesse et conduit à un dynamisme et une motivation incontestable. On parle donc du projet comme un enjeu obligatoire de toutes nos actions, comme s’il fallait sortir du moment présent et rendre concret ce qui est bien souvent une idée, un désir, ou une intention.

Cette « culture du projet » dans notre société occidentale, Jean Pierre BOUTINET (Anthropologie du projet, PUF, 1990) la situe dans les années 70. Elle est devenue un enjeu existentiel.  Mais la culture du projet, si elle répond souvent à un désir de maitrise et d’aménagement du futur deviendra un enjeu d’autant plus difficile à maitriser s’il est trop idéalisé. La chute est parfois brutale. J’ai eu parfois l’occasion d’accompagner des projets qui malheureusement n’ont pu se réaliser et dont la fin fut douloureuse, pour son auteur, sinon tragique.

Il convient donc dans toute démarche d’innovation et de changement de prendre en compte quatre prémisses de bases « sans lesquelles il n’y saurait y avoir de démarche par projet » que l’on pourrait résumer si on se réfère à J. P Boutinet :

            UNICITE de la conception et réalisation : seul l’individu peut dire ce qu’il a envie de faire. Il ne peut y avoir de rupture entre celui qui conçoit et celui qui réalise. Tout simplement on ne peut confier à autrui le soin de réaliser et concevoir son propre projet.

            EXPLORATION ouverte d’opportunités : Le projet répond à une situation singulière et ne peut se concevoir sans une vision optimiste de pouvoir aboutir à un changement.

            GESTION de la complexité et de l’incertitude : le projet est de l’ordre du complexe car il n’y a pas de projet si les résultats sont évidents ou attendus. Si nous mettons trop de rigidité dans notre projet nous échouerons.

            SINGULARITE de la solution : c’est toujours un « inédit », une création originale, par un auteur dans une situation donnée.

Quelque soit le projet, il est nécessaire dans un premier temps de mesurer ses propres forces. Il est souvent nécessaire de prendre différents conseils et analyser de manière pertinente ses points forts comme ses carences.

Ces quelques principes résumés, comment désormais d’une simple idée ou d’un rêve, ne pas en rester à une vague espérance ? Quelle stratégie adopter pour passer à l’action ? Nous essayerons dans un prochain article de détailler de manière plus méthodologique les différentes phases de la mise en œuvre d’un projet.

 

Témoignage

JULIEN, par Gérard Daviaud, médecin de réadaptation fonctionnelle.
 

Il était assis, accoudé, sa tête reposant sur sa main. Il fixait le sol. Il ne réagit pas lorsque j’ouvris la porte qui donnait sur la salle d’attente. Il avait l’air englué dans ses pensées. Pourtant c’était son tour, il n’en avait pas conscience. J’ai prononcé son nom, pas bien fort ; il sursauta. Il était vraiment ailleurs. Il a pris sa canne simple, se leva, son membre supérieur gauche bras collé au corps, coude semi-fléchi, poignet et doigts en flexion. Grâce à ses chaussures orthopédiques le passage du pas gauche se faisait à peu près correctement. Elles avaient un look "sport", rien à voir avec les chaussures orthopédiques d’antan.

Il prit place. Je m’assis à mon tour. J’ouvris son dossier, lu la lettre de son médecin. Il restait mutique, son regard explorant la pièce discrètement. Il ne me regardait pas. Je rompis le silence.

-       Vous venez d’un peu loin ? Il me répondit :

-       Oui c’est mon médecin qui m’a dit : tu vas aller refaire un peu de rééducation, tu iras dans un Centre dans les Pyrénées ça te fera du bien, ça te changera les idées, et ça fera du bien aussi à tes parents.

Son médecin le connaissait bien. Il l’avait toujours connu.

L’accident datait de près de trois ans. Circonstances classiques comme bien souvent. Traumatisme crânien, coma d’emblée, fracture de la diaphyse fémorale droite traitée par enclouage centromédullaire, ôté dans les délais habituels. Des plaies de la face, ayant laissé des cicatrices quelque peu disgracieuses. Pas de syndrome de l’hémisphère mineur.

-       et vous, vous étiez partant pour venir ici ?

-       pas vraiment. Sûr que je ne fais plus guère de progrès, pourtant je vais trois fois par semaine chez le kiné, et puis à la maison, je ne sais pas quoi faire, je tourne en rond, je me gave de télé, j’agace tout le monde. C’est la sale ambiance. Il valait mieux que je parte un peu, mon docteur avait certainement raison.

Il était résigné. Obéissant, comme un enfant qu’il était redevenu d’une certaine manière. Guère motivé, mais non révolté d’être venu là. Gardait-il toutefois l’espoir de retrouver son état antérieur de valide dont il n’avait pas fait le deuil ? 23ans. Un âge où il aurait voulu vivre.

Nous avons fait peu à peu connaissance. J’ai fait son examen, l’ai présenté à son kinésithérapeute : je savais qu’il trouverait dans sa salle d’autres jeunes de profils comparables.

Je n’ai pas parlé de cheval. Il viendrait tout seul. D’autres jeunes y avaient déjà goûté.

Et ce qui devait arriver arriva.

Peu de jours après, je fus appelé pour un problème ponctuel d’un malade en salle de kinésithérapie. Il était là et quand j’eu terminé me dit :

-       docteur je peux vous poser une question ?

-       bien sûr !

-       pourquoi ne m’avez-vous pas proposé d’aller au cheval ?

-       je voulais d’abord vous laisser le temps de découvrir notre maison. Je vous en aurais certainement parlé mais au bout de quelques jours, après que vous ayez fait connaissance avec nous tous et que nous ayons tous fait de même avec vous.

-       alors je pourrai venir ?

-       Bien évidemment. Nous irons vendredi à la ferme équestre. C’était dans deux jours.

Ce délai permit de le préparer à la découverte, à la rencontre. Il n’avait jamais "fait de cheval ", était porteur d’une envie et d’une inquiétude associées qu’il n’osait réellement exprimer, mais que ses questionnements traduisaient. Chacun de notre côté, son kinésithérapeute et moi-même lui avons expliqué succinctement ce qu’était un cheval, comment se comporter à ses côtés, ce que petit à petit on tâcherait d’entreprendre. Déjà, il sortait de la gangue dans laquelle il était enlisé dans sa routine d’avant, s’ouvrait à une nouveauté inattendue, qui le tracassait un peu mais lui changeait les idées. Ses compagnons d’infortune lui racontaient ce qu’ils avaient fait, le lieu isolé dans la montagne où nous irions. La communication était établie.

SORTIR

Tel était le projet initial. Il fallait l’extraire de son état d’handicapé qui l’habitait de façon obsessionnelle et le minait.

Bien sûr seraient réalisés des activités kinésithérapiques, ergothérapiques. En fait elles  seraient surtout le biais par lequel une démarche de réhabilitation serait entreprise. Malgré ses séquelles stabilisées, il paraissait apte à des acquisitions mais il ne fallait pas se leurrer et le leurrer : ses séquelles resteraient ce qu’elles étaient. Au fil des séances, il importait qu’il prenne conscience que malgré son état il était capable d’acquisitions et qu’il pouvait apprendre à

VIVRE AVEC

Tel était le deuxième objectif, à atteindre petit à petit. Sans brusquerie.

Bien sûr, toute l’équipe soignante était associée au projet. Les réunions de synthèses étaient là pour regrouper chaque soignant autour du but recherché. Il était amusant de voir comment l’introduction du cheval dans le projet de soin animait tout ce monde.

Saïda était une jument fort sympathique (pardonnez-moi si je fais un peu d’anthropomorphisme). Mérens de pure race, un peu large certes, mais sans trop. Elle avait l’habitude des rencontres de personnes en situations de handicaps de toutes sortes, des nôtres et de ceux d’autres institutions qui venaient régulièrement la solliciter. Elle était paisible, un tantinet nonchalante, inconvénient qui avait aussi ses avantages. Connaissance fut prise, avec Saïda, avec les lieux, avec le moniteur d’équitation et avec Bobby, basset artésien, qui marchait souvent sur ses oreilles, faisait rire tout le monde, demandait des caresses et donnait de l’affection. Le beau temps était de la partie, comme souvent chez nous. Pour Julien, pas de monte bien sûr pour une première fois, même si une envie grandissante naissait de façon évidente. Nous nous occupâmes de chacun, après quoi, comme chaque fois, un goûter fut pris en commun. C’était un moment de détente, d’échanges, souvent source de révélations sur toutes ces vies si chamboulées. Les soignants n’avaient plus de blouse blanche, ce qui concourrait à faciliter certains partages, à faire des révélations plus aisément livrées que dans un bureau médical ou une salle de soin.

C’était parti ! Julien avait adhéré. Ses appréhensions estompées. Il commençait à parler plus facilement. Il avait vu le "travail " effectué avec ses compagnons d’infortune. Il savait un peu où il allait. Pas très bien où nous voulions le conduire, bien au-delà des exercices qu’il pourrait faire. A nous de savoir le faire évoluer, grâce au cheval, par rapport à lui-même. Lui, mais aussi son entourage, vers lequel le cheval aurait l’effet d’un impact en écho qui produirait une remise en question sur le vécu de la situation.

Julien fit beaucoup de progrès, bien au-delà de ceux que nous avions escomptés. Il est arrivé, à s’autonomiser en manège aux trois allures. On n’en demandait pas tant.  De la folie ? Non, pas du tout. Du possible non espéré mais réalisé. Mais ce n’est pas ce qu’il importe de retenir. Le vrai résultat a été une renaissance, un nouveau goût à la vie, malgré ses séquelles, malgré son handicap. Puisqu’il avait su faire avec Saïda ce qu’il n’aurait pas imaginé, Julien devait prendre conscience qu’il était capable de transposer cette réussite dans d’autres domaines. Le VIVRE AVEC était possible. C’était la démonstration qu’il lui fallait retenir, faire sienne. Saïda lui avait permis d’entrer dans une réelle phase de réadaptation qui doit être l’objectif ultime d’une rééducation fonctionnelle. La spécialité médicale qui réalise la rééducation s’appelait : rééducation et réadaptation fonctionnelle. De nos jours la nouvelle terminologie est : médecine physique et de réadaptation. La réadaptation est toujours là. Le cheval peut être un partenaire médiateur à part entière dans un processus de réadaptation.

C’est la leçon donnée, par Julien, et bien d’autres. Grand merci à Saïda